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Nosfera2, de Joe Hill


Ce que j'aime dans un roman, c'est être surprise. C'est l'imagination fertile et parfois insaisissable des auteurs, qui sont capables de faire germer des situations et des personnages hors du commun, et qui vont bien au-delà des limite de ma propre imagination.

Quand je rencontre l'imaginaire de ces auteurs, je prends mon pied. J'ai un souvenir excellent de l'imaginaire foutraque du génialement taré Warren Ellis dans son roman jouissif Artères souterraines, paru au Diable Vauvert il y a quelques années, et enfin édité au livre de poche en ce début d'année. Je transmets sa bonne parole en camouflant la trashitude de son récit par une caution "humoristique", la pile se vend comme des petits pains, et j'espère ainsi les emmener dans l'esprit détraqué d'un auteur peu ordinaire.

Mais ce n'est pas d'Artères Souterraines que je veux parler ce soir. J'ai englouti avec joie le roman d'un dénommé Joe Hill sorti il y a quelques jours aux éditions Lattès. Nosfera2, roman fantastique hors norme, fut réellement pour moi la confirmation du talent de ce jeune auteur au nom inconnu mais à l'héritage génétique fameux... puisque Joe Hill n'est autre que le fils de Stephen King.






Nosfera2, le titre évoque le teint livide et le faciès inquiétant du vampire du film muet des années 20, mais Nosfera2 (ou Nosf4a2 en anglais) ne parle pas d'un véritable vampire...



Joe Hill nous raconte l'histoire de deux personnages, celle de Victoria, petite fille intrépide qui file sur son vélo de course à folle allure et capable grâce à lui de retrouver les choses perdues, bracelets oubliés, photos cachées ou chats disparus, car ses envolées sur son vélo et sa volonté à toute épreuve lui ouvrent les voies du "raccourci", un chemin qui prend racine dans son imaginaire mais lui permet de faire un pont entre les choses disparues et la réalité. C'est ce pouvoir de l'esprit extraordinaire qui va l'amener à croiser la route de Charles Manx, tueur en série, kidnappeur insaisissable qui cueille les enfants à bord de Rolls-roys de 1938 et disparaît à jamais sur la route de "Christmasland", pays issu de son esprit tordu où les enfants vivent un Noël éternel et restent heureux à jamais.

De leur rencontre va naître le roman inclassable de Joe Hill, cette confrontation d'une violence inouïe et d'un surréalisme oppressant entre deux êtres abimés par les pouvoirs issus de leurs esprits prodigieux. Victoria, elle, paye ses courses folles dans le "raccourci" par des migraines vertigineuses et sombre dans une folie auto-destructrice, alors que Manx troque son âme contre le bonheur malsain de l'innocence éternelle par le biais le plus abject qu'il soit. Dès lors que Victoria va croiser Charles Manx, leurs destinées vont se mêler, et s'entrelacer pour le meilleur ou le pire sur de nombreuses années.



Ce résumé n'est que la partie immergée de l'histoire, celle que je peux raconter sans trop en dévoiler sur le roman en lui-même. Et contrairement à ce que cela peut laisser penser, il n'y a rien de manichéen dans cette confrontation entre ces deux personnages, qui sont tous les deux des personnages en demi-teinte. Charles Manx, bien qu'étant tout de même le méchant de l'histoire, n'est pas aussi transparent qu'il en a l'air, et Victoria, au premier abord héroïne courageuse, n'est pas aussi forte qu'elle le paraît. Chacun a été abîmé par la vie de manière différente, et chacun lutte contre ses démons grâce à ses aptitudes fantastiques. Celles de Charles Manx le poussent à devenir l'être ignoble que va croiser Victoria, pour survivre et faire perdurer un semblant de bonheur, alors que celles de Victoria vont la pousser à douter de ses propres capacités mentales et son héroïsme la faire chuter dans l'aliénation.

Victoria n'est pas une héroïne habituelle, pétrie de bonnes intentions et réellement courageuse. Ce sont son audace et ses fêlures qui vont la pousser à se dépasser et à découvrir son talent particulier. Car Victoria est une jeune fille, puis une femme, au caractère bien trempé, aux bras noircis de tatouages de motards et à l'esprit rebelle et aventureux, mais au fond surtout une nana complètement paumée, incapable de s'assumer réellement. Ca fait du bien de voir ce genre de perso principal, un peu bad-ass, totalement désabusé, qui ne tombe pas dans la caricature complète, un héros vraiment original. Et ce que j'ai aimé des personnages du roman de Joe Hill, c'est qu'ils ont tous cette ambiguité, ce défaut majeur qui fait d'eux des êtres imparfaits, plus palpables et plus intéressants.



Il faut dire aussi que Joe Hill sait rendre son roman intéressant, instillant un fantastique angoissant, il arrive à rendre le lecteur mal à l'aise par ses descriptions ignominieuses des exactions de Charles Manx et de son complice, un être fou et complètement répugnant à l'intellect d'un gamin de cinq ans mais à la perversité sans limite. Il arrive à rendre son roman gênant par la violence parfois extrême de ses propos et de ses personnages, mais aussi terriblement fascinant. Et lorsque le récit bascule du fantastique à l'horreur, je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'il a hérité du talent de son père, un talent qu'il a fait totalement sien. J'ai adoré les références culturelles et littéraires qu'il a parsemé tout au long de roman, notamment les mentions subtiles mais géniales à son oeuvre Locke & Key, BD horrifique que je conseille au plus grand nombre, et qui était déjà pour moi la preuve de son génie scénaristique. (et je ne parle pas des autres références concernants la culture comics, la littérature anglo-saxonne, et autres références geeks qui jalonnent le roman, jouissif)



Une illu de Manx assez flippante piquée là : http://joehill.fr/


Je n'en dirais pas plus sur ce roman complètement déglingué, que je vous conseille juste de lire si vous voulez prendre votre pied. Pour ma part c'était une parenthèse bienvenue dans la complexité actuelle de ma situation. Pour tout vous dire, je passe mon temps entre mon boulot où je ne travaillerai bientôt plus (en mars, ouf), et où ma motivation me déserte (forcément, à la fin on est toujours impatient de s'en aller et on a plus envie de bosser!) et mon projet d'ouverture de librairie, projet phagocytaire, qui mange tout mon temps libre et m'obsède 24h sur 24. La recherche de locaux sur Paris est particulièrement ardue, mais pour ceux qui pensent nous voir échouer ou abandonner, sachez que nous sommes patients et confiants, et qu'on a hâte de vous accueillir dans notre cocon de librairie. On prendra le temps qu'il faut !

A bientôt, donc, pour de nouvelles aventures !

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